samedi 24 mars 2007

Lois répressives, bavures en série: Une vision policière de la société

Le Monde Diplomatique

Sous couvert de lutte contre l’insécurité, l’Etat français multiplie lois et décrets généralisant le contrôle social à des catégories de la population toujours plus nombreuses. Ainsi, les pouvoirs de la police s’élargissent en même temps que ses missions de surveillance. Une telle inflation répressive, qui dépasse les moyens et les compétences des forces de sécurité, les conduit à se décharger sur d’autres institutions sociales. Au même moment, les bavures qu’alimentent les discours musclés du ministre de l’intérieur - symbolisées par les deux clandestins expulsés morts à Roissy - contribuent à radicaliser le discours « anti-flics » des jeunes

Par Laurent Bonelli

Des « sauvageons » de M. Jean-Pierre Chevènement aux « zones de non-droit livrées à l’économie souterraine et à la loi des bandes » de M. Nicolas Sarkozy, les banlieues françaises et une partie de leurs habitants semblent être devenues la principale menace pour la société française.

Dans les différents médias, des experts autoproclamés en sécurité prophétisent, sur fond de courbes exponentielles de la délinquance, l’avènement du règne de délinquants toujours plus jeunes, plus récidivistes et plus violents. Les différents partis politiques, toutes tendances confondues ­ avec des nuances dans le ton ­ joignent leurs voix à celles des journalistes et des « experts » pour entonner le couplet sur la « demande de sécurité » de leurs électeurs, et réclamer plus de policiers, fussent-ils municipaux. Depuis cinq ans, la sécurité urbaine est devenue l’une des principales priorités des différents gouvernements, qui, de la loi sur la sécurité quotidienne (LSQ) à la loi d’orientation et de programmation sur la sécurité intérieure (LOPSI), y consacrent des moyens importants, matériels et législatifs.

Pour comprendre cette extraordinaire inflation de la sécurité, il faut s’interroger sur les transformations des quartiers populaires en France, de la « violence » qu’on peut y observer et de ses modes de traitement.

D’abord, sous l’effet des politiques néolibérales en matière de logement promues durant les années 1970 (aide à la pierre), les couches les plus favorisées de ces quartiers ont pu accéder à la propriété et les ont progressivement désertés. A la même époque, les restructurations industrielles ont frappé très durement l’emploi non qualifié qui occupait la majorité des habitants de ces zones. Ce double phénomène de paupérisation et de concentration de la précarité va avoir des effets importants auxquels les populations les plus jeunes vont donner une dimension très visible.

L’errance dans l’espace public propre à ces adolescents, qui se traduisait par une série de comportements « déviants » (violences verbales et physiques, petits vols, dégradations, etc.), n’est pas nouvelle (loubards, blousons noirs, etc.). Toutefois, elle prenait rapidement fin par l’intégration dans les fractions les plus déqualifiées du prolétariat industriel. Et loin de s’opposer à la culture de l’atelier, les valeurs dont ces jeunes étaient porteurs (virilité, violence, anti-autoritarisme, etc.) y trouvaient un réceptacle favorable. Il suffit de penser à la virilité des ateliers, à la lutte contre le « petit chef », le contremaître. Ces valeurs nourrissaient même parfois l’action syndicale et politique. Au fil des années, l’intégration professionnelle s’accompagnait du passage à un mode de vie plus « conforme » aux normes sociales dominantes.

Actuellement, ces mêmes jeunes ne peuvent plus s’insérer dans un monde qui décline largement, pas plus qu’ils ne peuvent occuper les nouveaux emplois sous-qualifiés auxquels leur absence de qualification les voue objectivement. En effet, ceux-ci se développent exclusivement dans les services, qui imposent des formes de civilité et de comportements « normalisés » (docilité, politesse, voire déférence) qui s’opposent aux valeurs de la rue.

Dans le même temps, la massification de l’enseignement en France a prolongé dans le système scolaire des adolescents qui en auraient été exclus, les amenant pour un temps à nourrir des espoirs d’ascension sociale qui les éloignent encore du monde ouvrier de leurs parents (1). Espoirs rapidement déçus d’ailleurs puisque l’école ne leur ouvre qu’un avenir au rabais, qui sape largement les fondements de l’autorité des enseignants (2).
Les « inutiles au monde »

Exclus du monde scolaire et du monde professionnel, ces adolescents, garçons pour l’immense majorité, sont ce que Robert Castel appelle des « désaffiliés », ces « inutiles au monde, qui y séjournent sans vraiment y appartenir. Ils occupent une position de surnuméraires, en situation de flottaison dans une sorte de no man’s land social, non intégrés et sans doute inintégrables. (...) Ils ne sont pas branchés sur les circuits d’échanges productifs, ils ont raté le train de la modernisation et restent sur le quai avec très peu de bagages. Dès lors, ils peuvent faire l’objet d’attentions et susciter de l’inquiétude, car ils posent problème (3) ».

Problèmes à l’école, donc, mais aussi dans les quartiers, dans les structures socioculturelles auxquelles ils ne participent pas mais qu’ils perturbent, dans les halls d’immeuble qu’ils transforment en lieux visibles d’une sociabilité spécifique, etc.

Les difficultés réelles des différentes institutions (écoles, bailleurs sociaux, transporteurs publics, élus locaux, etc.) confrontées à ces populations et à leurs comportements se sont traduites par une augmentation multilatérale des demandes de résolution policière.

Or les réponses que peut apporter la police restent ambivalentes. Les missions de « pacification sociale » n’intéressent pas beaucoup les policiers, qui placent au sommet de l’échelle le travail judiciaire voire le renseignement. La police est en effet une institution qui se caractérise peut-être plus que d’autres par le choix de ses missions et la manière dont elle va les exercer. Cette latitude d’action n’est pas forcément en phase avec les sollicitations extérieures. La question des groupes d’adolescents qui stationnent dans les halls d’immeuble est de ce point de vue intéressante, puisqu’elle est le point de convergence de nombreuses plaintes, tant de la part de particuliers que d’agents institutionnels.

Ce décalage entre des demandes d’intervention relativement anodines mais répétées et la poursuite des délits limite l’enthousiasme des policiers pour intervenir. En effet, les demandes de régulation des petits désordres excèdent largement les capacités de la police et son savoir-faire (ou son savoir-être). Cette intervention solitaire de la police, qui se réduit souvent à une répression sans délits, un contrôle sans infractions, reste très difficile. Un chef de police résumait ainsi l’action de ses brigades anticriminalité (BAC) dans les halls d’immeuble : « S’ils trouvent quelque chose, arme, shit ou autre, ils interpellent, mais sinon, ils se contentent de contrôles d’identité et les font partir en leur expliquant qu’ils font chier tout le monde. »

Dans tous les cas de figure, ces missions restent peu gratifiantes et leur répétition instaure un fort climat de défiance entre les forces de l’ordre et les groupes qu’elles contrôlent. Elles radicalisent et durcissent les positions de chacun, ce qui se traduit d’un côté par la multiplication des violences policières illégitimes observées ces derniers mois, à Poissy, Châtenay-Malabry, Saint-Denis, Dammarie-lès-Lys (4), etc., et de l’autre par l’augmentation des outrages, voire des rébellions. Ces deux délits devenant d’ailleurs le plus souvent le seul chef d’inculpation dans ces situations (5). Comme le soulignait un magistrat : « On se rend compte que c’est le contrôle d’identité lui-même (...) qui provoque l’apparition des délits. Au départ, on a une personne qui n’a rien fait, qui ne devait pas être contrôlée et qui au bout du compte se retrouve poursuivie par la justice pour un délit qui est provoqué directement par le contrôle lui-même. »

L’autorité judiciaire est de la sorte enrôlée dans une logique d’ordre public et sommée de prolonger l’action de la police par des sanctions. On assiste à une extension massive de la sphère pénale à des comportements qui n’étaient jusque-là pas poursuivis par la justice, de même qu’à un durcissement des peines prononcées pour les petits délits.

Pour autant, cette augmentation du nombre d’outrages et le durcissement des relations entre « jeunes » et police ne résout pas la question initiale, celle des petites nuisances, qui avait déclenché ce type d’interventions.

Les policiers confrontés au quotidien à ce type de contradictions sont alors d’autant plus portés à solliciter les structures « partenariales », comme les contrats locaux de sécurité (CLS), qu’ils ont pratiquement et symboliquement tout à y gagner. En effet, engager d’autres agents sociaux dans le contrôle et la normalisation de ces comportements déviants est l’une des solutions les moins coûteuses et les plus efficaces pour répondre à des troubles qu’ils sont incapables de résoudre, pour des raisons tant internes (priorités policières, « inversion hiérarchique ») que liées à leurs prérogatives (nécessité de constater un délit, déplacement des problèmes, de quelques mètres parfois en cas d’opérations intensives de police).

C’est ainsi qu’on assiste à un travail d’enrôlement policier des autres institutions, soit direct dans le cas des bailleurs sociaux, des transporteurs publics, voire des municipalités, qui développent leurs propres forces de sécurité ; soit indirect, pour l’école, les ANPE, les missions locales d’insertion, etc., sommés de fournir des informations sur les adolescents qu’ils suivent ou côtoient. Cette collaboration repose sur le décloisonnement de l’information entre « partenaires » et l’échange de données personnelles précises sur des individus, les fratries ou les familles qui « posent problème » localement.

Mais cet échange reste inégalitaire, puisque la police en conserve très largement la direction. Conséquence directe de cette domination, les logiques policières ­ même si elles suscitent parfois des résistances - tendent à devenir le prisme pertinent d’appréhension de certaines populations. Ce qui faisait dire non sans humour à un adolescent régulièrement confronté à la police : « Maintenant, la BAC [brigade anticriminalité], quand elle nous tape dessus, elle nous appelle par notre prénom. »

Ce mouvement confère aux policiers une position centrale qu’ils n’avaient sans doute jamais connue auparavant. La prégnance de leurs analyses - non dépourvues d’intérêts partisans et/ou corporatistes - oriente largement les formes des réponses qui vont être apportées. Sous certains aspects, on assiste à une reformulation policière de la question sociale, et particulièrement de la question de la « désaffiliation ». La vision strictement policière de ces problèmes trouve son origine dans les orientations politiques et idéologiques qu’on observe en France depuis quelques années. Alors que les gouvernements successifs n’ont eu en définitive que peu de prise sur les transformations du monde du travail, la relégation spatiale et les désordres urbains qui en ont résulté (6), ils vont essayer de réaffirmer leur pouvoir de gouverner par une gestion policière et judiciaire de ces désordres.

C’est là un tournant important, à gauche notamment, puisqu’on est passé en vingt ans d’une approche globale des problèmes (développement social des quartiers, amélioration du bâti et prévention de la délinquance), c’est-à-dire de l’idée qu’ils avaient des causes sociales, à l’idée de responsabilité individuelle du délinquant et de choix rationnel. Cette importation dans l’analyse de la déviance des théories économiques néolibérales d’Homo economicus présuppose qu’il suffirait d’en renchérir le coût, en augmentant la répression policière et les peines encourues devant la justice, pour la faire diminuer, ou disparaître.

Si ces conceptions sont politiquement très fonctionnelles, particulièrement en période électorale, elles posent problème à moyen et à long terme. La police n’a en effet pas les moyens de juguler la petite délinquance, qui constitue bien souvent, avec le travail au noir et de brèves périodes d’intérim, l’un des seuls modes de (sur)vie de petits groupes exclus durablement du circuit des échanges productifs. En ce sens, il n’est pas certain que les actions spectaculaires des groupements d’intervention régionaux (GIR), la dotation en policiers de proximité de flashballs, et de gilets pare-balles résoudront à terme les questions d’exclusion économique et sociale, de qualification professionnelle et de discrimination à l’embauche. Mais est-ce bien le but ?

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